Works of Honore De Balzac, page 1337
Et, pour en finir sur l’importance de la démarche en ce qui concerne les diagnostics, je vous prie de me pardonner une citation diplomatique.
La princesse de Hesse-Darmstadt amena ses trois filles à l’impératrice, afin qu’elle choisît entre elles une femme pour le grand-duc, dit un ambassadeur du dernier siècle, M. Mercy D’Argenteau. Sans leur avoir parlé, l’impératrice se décida pour la seconde. La princesse, étonnée, lui demanda la raison de ce bref jugement.
- Je les ai regardées toutes trois de ma fenêtre pendant qu’elles descendaient de carrosse, répondit l’impératrice. L’aînée a fait un faux pas ; la seconde est descendue naturellement ; la troisième a franchi le marche-pied. L’aînée doit être gauche ; la plus jeune étourdie.
C’était vrai.
Si le mouvement trahit le caractère, les habitudes de la vie, les moeurs les plus secrètes, que direz-vous de la marche de ces femmes bien corsées, qui, ayant des hanches un peu fortes, les font monter, descendre alternativement, en temps bien égaux, comme les leviers d’une machine à vapeur, et qui mettent une sorte de prétention à ce mouvement systématique ? Ne doivent-elles pas scander l’amour avec une admirable précision ?
Pour mon bonheur, un agent de change ne manqua pas à passer sur ce boulevard, où trône la spéculation. C’était un gros homme enchanté de lui-même, et tâchant de se donner de l’aisance et de la grâce. Il imprimait à son corps un mouvement de rotation qui faisait périodiquement rouler et dérouler sur ses cuisses les pans de sa redingote, comme la voluptueuse jaquette de la Taglioni quand, après avoir achevé sa pirouette, elle se retourne pour recevoir les bravos du parterre. C’était un mouvement de circulation en rapport avec ses habitudes. Il roulait comme son argent.
Il était suivi par une grande demoiselle qui, les pieds serrés, la bouche pincée, tout pincé, décrivait une légère courbe, et allait par petites secousses, comme si, mécanique imparfaite, ses ressorts étaient gênés, ses apophyses déjà soudées. Ses mouvements avaient de la raideur, elle faillait à son huitième axiôme.
Quelques hommes passèrent, marchant d’un air agréable. Véritables modèles d’une reconnaissance de théâtre, ils semblaient tous retrouver un camarade de collége dans le citoyen paisible et insouciant qui venait à eux.
Je ne dirai rien de ces paillasses involontaires qui jouent des drames dans la rue ; mais je les prie de réfléchir à ce mémorable axiôme :
XI.
Quand le corps est en mouvement, le visage doit être immobile.
Aussi vous peindrais-je difficilement mon mépris pour l’homme affairé, allant vite, filant comme une anguille dans sa vase, à travers les rangs serrés des flâneurs. Il se livre à la marche comme un soldat qui fait son étape. Généralement, il est causeur, il parle haut, s’absorbe dans ses discours ; s’indigne, apostrophe un adversaire absent, lui pousse des arguments sans réplique, gesticule, s’attriste, s’égaie. Adieu, délicieux mime, orateur distingué !
Qu’auriez-vous dit d’un inconnu qui communiquait transversalement à son épaule gauche le mouvement de la jambe droite, et réciproquement celui de la jambe gauche à l’épaule droite, par un mouvement de flux et de reflux si régulier, qu’à le voir marcher vous l’eussiez dit comparé à deux grands bâtons croisés qui auraient supporté un habit ?
C’était nécessairement un ouvrier enrichi.
Les hommes condamnés à répéter le même mouvement par le travail auquel ils sont assujétis ont tous dans la démarche le principe locomotif fortement déterminé ; et il se trouve soit dans le thorax, soit dans les épaules. Souvent le corps se porte tout entier d’un seul côté. Habituellement, les hommes d’étude inclinent la tête. Quiconque a lu la Physiologie du goût doit se souvenir de cette expression : le nez à l’ouest , comme M. Villemain. En effet, ce célèbre professeur porte sa tête avec une très spirituelle originalité, de droite à gauche.
Relativement au port de la tête, il y a des observations curieuses. Le menton en l’air à la Mirabeau est une attitude de fierté qui, selon moi, messied généralement. Cette pose n’est permise qu’aux hommes qui ont un duel avec leur siècle. Peu de personnes savent que Mirabeau prit cette audace théâtrale à son grand et immortel adversaire, Beaumarchais. C’étaient deux hommes également attaqués ; et, au moral comme au physique, la persécution grandit un homme de génie. N’espérez rien du malheureux qui baisse la tête, ni du riche qui la lève ; l’un sera toujours esclave, l’autre l’a été, celui-ci est un fripon, celui-là le sera.
Il est certain que les hommes les plus imposants ont tous légèrement penché leur tête à gauche.
Alexandre, César, Louis XIV, Newton, Charles XII, Voltaire, Frédéric II et Byron affectaient cette attitude. Napoléon tenait sa tête droite et envisageait tout rectangulairement. Il y avait l’habitude en lui de voir les hommes, les champs de bataille et le monde moral en face. Roberspierre, homme qui n’est pas encore jugé, regardait aussi son assemblée en face. Danton continua l’attitude de Mirabeau. M. De Chateaubriand incline la tête à gauche.
Après un mûr examen, je me déclare pour cette attitude. Je l’ai trouvée à l’état normal chez toutes les femmes gracieuses. La grâce (et le génie comporte la grâce) a horreur de la ligne droite. Cette observation corrobore notre sixième axiôme.
Il existe deux natures d’hommes dont la démarche est incommutablement viciée : ce sont les marins et les militaires.
Les marins ont les jambes séparées, toujours prêtes à fléchir, à contracter. Obligés de se dandiner sur les tillacs pour suivre l’impulsion de la mer, à terre il leur est impossible de marcher droit. Ils louvoyent toujours : aussi commence-t-on à en faire des diplomates.
Les militaires ont une démarche parfaitement reconnaissable. Presque tous campés sur leurs reins comme un buste sur son piédestal ; leurs jambes s’agitent sous l’abdomen, comme si elles étaient mues par une âme subalterne chargée de veiller au parfait gouvernement des choses d’en bas. Le haut du corps ne paraît point avoir conscience des mouvements inférieurs. À les voir marcher, vous diriez le torse de l’Hercule Farnèse posé sur des roulettes, et qu’on amène au milieu d’un atelier. Voici pourquoi : le militaire est constamment forcé de porter la somme totale de sa force dans le thorax ; il le présente sans cesse et se tient toujours droit. Or, pour emprunter à Amyot l’une de ses plus belles expressions, tout homme qui se dresse en pied pèse vigoureusement sur la terre afin de s’en faire un point d’appui, et il y a nécessairement dans le haut du corps un contre-coup de la force qu’il puise ainsi dans le sein de la mère commune. Alors l’appareil locomotif se scinde nécessairement chez lui. Le foyer du courage est dans sa poitrine. Les jambes ne sont plus qu’un appendice de son organisation.
Les marins et les militaires appliquent donc les lois du mouvement dans le but de toujours obtenir un même résultat, une émission de force par le plexus solaire et par les mains, deux organe que je nommerais volontiers les seconds cerveaux de l’homme, tant ils sont intellectuellement sensibles et fluidement agissants. Or la direction constante de leur volonté dans ces deux agents doit déterminer une spéciale atrophie de mouvement, d’où procède la physionomie de leur corps.
Les militaires de terre et de mer sont les vivantes preuves des problèmes physiologiques qui ont inspiré cette théorie. La projection fluide de la volonté, son appareil intérieur, la parité de sa substance avec celle de nos idées, sa mobilité flagrante, ressortent évidemment de ces dernières observations. Mais l’apparente futilité de notre ouvrage ne nous permet pas d’y bâtir le plus léger système. Ici, notre but est de poursuivre le cours des démonstrations physiques de la pensée, de prouver que l’on peut juger un homme sur son habit pendu à une tringle, aussi bien que sur l’aspect de son mobilier, de sa voiture, de ses chevaux, de ses gens, et de donner de sages préceptes aux gens assez riches pour se dépenser eux-mêmes dans la vie extérieure. L’amour, le bavardage, les dîners en ville, le bal, l’élégance de la mise, l’existence mondaine, la frivolité, comportent plus de grandeur que les hommes ne le pensent. De là cet axiôme :
XII.
Tout mouvement exorbitant est une prodigalité sublime.
Fontenelle a touché barre d’un siècle à l’autre par la stricte économie qu’il apportait dans la distribution de son mouvement vital, il aimait mieux écouter que de parler ; aussi passait-il pour infiniment aimable. Chacun croyait avoir l’usufruit du spirituel académicien. Il disait des mots qui résumaient la conversation, et ne conversait jamais. Il connaissait bien la prodigieuse déperdition de fluide que nécessite le mouvement vocal. Il n’avait jamais haussé la voix dans aucune occasion de sa vie ; il ne parlait pas en carrosse, pour ne pas être obligé d’élever le ton. Il ne se passionnait point. Il n’aimait personne ; on lui plaisait. Quand Voltaire se plaignit de ses critiques chez Fontenelle, le bonhomme ouvrit une grande malle pleine de pamphlets non coupés : - Voici, dit-il au jeune Arouet, tout ce qui a été écrit contre moi. La première épigramme est de M. Racine le père.
Il referma la boîte.
Fontenelle a peu marché, il s’est fait porter pendant toute sa vie. Le président Rose lisait pour lui les éloges à l’Académie ; il avait ainsi trouvé moyen d’emprunter quelque chose à ce célèbre avare. Quand son neveu, M. d’Aube, dont Rulhière a illustré la colère et la manie de disputer, se mettait à parler, Fontenelle fermait les yeux, s’enfonçait dans son fauteuil, et restait calme. Devant tout obstacle, il s’arrêtait. Lorsqu’il avait la goutte, il posait son pied sur un tabouret et restait coi.
Il n’avait ni vertus, ni vices ; il avait de l’esprit. Il fit la secte des philosophes et n’en fut pas. Il n’avait jamais pleuré, jamais couru, jamais ri. Madame Du Deffand lui dit un jour : - Pourquoi ne vous ai-je jamais vu rire ?
- Je n’ai jamais fait Ha ! Ha ! Ha ! Comme vous autres, répondit-il, mais j’ai ri tout doucement, en dedans.
Cette petite machine délicate, tout d’abord condamnée à mourir, vécut ainsi plus de cent ans.
Voltaire dut sa longue vie aux conseils de Fontenelle.
- Monsieur, lui dit-il, faites peu d’enfantillages, ce sont des sottises.
Voltaire n’oublia ni le mot, ni l’homme, ni le principe, ni le résultat. À quatre-vingts ans, il prétendait n’avoir pas fait plus de quatre-vingts sottises. Aussi Madame du Châtelet remplaça-t-elle le portrait du sire de Ferney par celui de Saint-Lambert.
Avis aux hommes qui virvouchent, qui parlent, qui courent, et qui, en amour, pindarisent, sans savoir de quoi il s’en va.
Ce qui nous use le plus, ce sont nos convictions.
Ayez des opinions, ne les défendez pas, gardez-les ; mais des convictions ! grand Dieu ! Quelle effroyable débauche ! Une conviction politique ou littéraire est une maîtresse qui finit par vous tuer avec l’épée ou avec la langue. Voyez le visage d’un homme inspiré par une conviction forte : il doit rayonner. Si jusqu’ici les effluves d’une tête embrasée n’ont pas été visibles à l’œil nu, n’est-ce pas un fait admis en poésie, en peinture ? Et s’il n’est pas encore prouvé physiologiquement, certes il est probable. Je vais plus loin et crois que les mouvements de l’homme font dégager un fluide animique. Sa transpiration est la fumée d’une flamme inconnue. De là vient la prodigieuse éloquence de la démarche, prise comme ensemble des mouvements humains.
Voyez : il y a des hommes qui vont la tête baissée, comme celle des chevaux de fiacre. Jamais un riche ne marche ainsi, à moins qu’il ne soit un misérable ; alors il a de l’or, mais il a perdu ses fortunes de cœur.
Quelques hommes marchent en donnant à leur tête une pose académique. Ils se mettent toujours de trois quarts, comme M. le comte Mole, l’ancien ministre des affaires étrangères ; ils tiennent leur buste immobile et leur cou tendu. On coirait voir des plâtres de Cicéron, de Démosthènes, de Cujas, allant par les rues. Or, si le fameux Marcel prétendait justement que la mauvaise grâce consiste à mettre de l’effort dans les mouvements, que pensez-vous de ceux qui prennent l’effort comme type de leur attitude ?
D’autres paraissent n’avancer qu’à force de bras ; leurs mains sont des rames dont ils s’aident pour naviguer : ce sont les galériens de la démarche.
Il y a des niais qui écartent trop leurs jambes, et sont tout surpris de voir passer sous eux les chiens courant après leurs maîtres. Selon Pluvinel, les gens ainsi conformés font d’excellents cavaliers.
Quelques personnes marchent en faisant rouler, à la manière d’arlequin, leur tête, comme si elle ne tenait pas. Puis il y a des hommes qui fondent comme des tourbillons ; ils font du vent, ils paraphrasent la Bible ; il semble que l’esprit du Seigneur vous ait passé devant la face si vous rencontrez ces sortes de gens. Ils vont comme tombe le couteau de l’exécuteur. Certains marcheurs lèvent une jambe précipitamment et l’autre avec calme : rien n’est plus original. D’élégants promeneurs font une parenthèse en appuyant le poing sur la hanche, et accrochent tout avec leur coude. Enfin, les uns sont courbés, les autres sont déjetés ; ceux-ci donnent de la tête de côté et d’autre, comme des cerfs-volants indécis ; ceux-là portent le corps en arrière ou en avant.
Presque tous se retournent gauchement.
Arrêtons-nous.
Autant d’hommes autant de démarches ! Tenter de les décrire complètement, ce serait vouloir rechercher toutes les désinences du vice, tous les ridicules de la société, parcourir le monde dans ses sphères basses, moyennes, élevées. J’y renonce.
Sur deux cent cinquante-quatre personnes et demie (car je compte un Monsieur sans jambes pour une fraction) dont j’analysai la démarche, je ne trouvai pas une personne qui eût des mouvements gracieux et naturels.
Je revins chez moi désespéré.
- La civilisation corrompt tout ! Elle adultère tout, même le mouvement ! Irai-je faire un voyage autour du monde pour examiner la démarche des sauvages ?
Au moment où je disais ces tristes et amères paroles, j’étais à ma fenêtre, regardant l’Arc de triomphe de l’Étoile, que les grands ministres à petites idées qui se sont succédés, depuis M. Montalivet le père jusqu’à M. Montalivet le fils, n’ont encore su comment couronner, tandis qu’il serait si simple d’y placer l’aigle de Napoléon, magnifique symbole de l’empire, un aigle colossal aux ailes étendues, le bec tourné vers son maître.
Certain de ne jamais voir faire cette sublime économie, j’abaissai les yeux sur mon modeste jardin, comme un homme qui perd une espérance.
Sterne a, le premier, observé ce mouvement funèbre chez les hommes obligés d’ensevelir leurs illusions. Je pensais à la magnificence avec laquelle les aigles déploient leurs ailes, démarche pleine d’audace, lorsque je vis une chèvre jouant en compagnie d’un jeune chat sur le gazon. En dehors du jardin se trouvait un chien qui, désespéré de ne pas faire sa partie, allait, venait, jappait, sautait. De temps à autre, la chèvre et le chat s’arrêtaient pour le regarder par un mouvement plein de commisération. Je pense vraiment que plusieurs bêtes sont chrétiennes pour compenser le nombre de chrétiens qui sont bêtes.
Vous me croyez sorti de la Théorie de la démarche . Laissez-moi faire.
Ces trois animaux étaient si gracieux, qu’il faudrait pour les peindre tout le talent dont Charles Nodier a fait preuve dans la mise en scène de son lézard, son joli Kardououn, allant, venant au soleil, traînant à son trou les pièces d’or qu’il prend pour des tranches de carottes séchées. Aussi, certes, y renoncerai-je ! Je fus stupéfait en admirant le feu des mouvements de cette chèvre, la finesse alerte du chat, la délicatesse des contours que le chien imprimait à sa tête et à son corps. Il n’y a pas un animal qui n’intéresse plus qu’un homme quand on l’examine un peu philosophiquement. Chez lui, rien n’est faux ! Alors je fis un retour sur moi-même ; et les observations relatives à la démarche que j’entassais depuis plusieurs jours furent illuminées par une lueur bien triste. Un démon moqueur me jeta cette horrible phrase de Rousseau : L’HOMME QUI PENSE EST UN ANIMAL DEPRAVÉ !
Alors, en songeant derechef au port constamment audacieux de l’aigle, à la physionomie de la démarche de chaque animal, je résolus de puiser les vrais préceptes de ma théorie dans un examen approfondi de actu animalium . J’étais descendu jusqu’aux grimaces de l’homme, je remontai vers la franchise de la nature.
Et voici le résultat de mes recherches anatomiques sur le mouvement : tout mouvement a une expression qui lui est propre et qui vient de l’âme. Les mouvements faux tiennent essentiellement à la nature du caractère ; les mouvements gauches viennent des habitudes. La grâce a été définie par Montesquieu, qui, ne croyant parler que de l’adresse, a dit en riant : « C’est la bonne disposition des forces que l’on a. » Les animaux sont gracieux dans leurs mouvements, en ne dépensant jamais que la somme de force nécessaire pour atteindre à leur but. Ils ne sont jamais ni faux ni gauches, en exprimant avec naïveté leur idée. Vous ne vous tromperez jamais en interprétant les gestes d’un chat : vous voyez s’il veut jouer, fuir, ou sauter.
Donc, pour bien marcher, l’homme doit être droit sans raideur, s’étudier à diriger ses deux jambes sur une même ligne, ne se porter sensiblement ni à droite ni à gauche de son axe, faire participer imperceptiblement tout son corps au mouvement général, introduire dans sa démarche un léger balancement qui détruise par son oscillation régulière la secrète pensée de la vie, incliner la tête, ne jamais donner la même attitude à ses bras quand il s’arrête. Ainsi marchait Louis XIV. Ces principes découlent des remarques faites sur ce grand type de la royauté par les écrivains qui, heureusement pour moi, n’ont vu en lui que son extérieur.
Dans la jeunesse, l’expression des gestes, l’accent de la voix, les efforts de la physionomie, sont inutiles. Alors vous n’êtes jamais aimables, spirituels, amusants incognito . Mais, dans la vieillesse, il faut déployer plus attentivement les ressources du mouvement ; vous n’appartenez au monde que par l’utilité dont vous êtes au monde.











