Triste tigre, page 8
Quand elle a su, quand je lui ai raconté, un jour dans une voiture, elle est restée sans voix, sans pensée, sans rien à quoi se raccrocher. Elle ne pouvait pas y croire. La première chose qu’elle a faite après avoir garé la voiture, c’est d’aller demander confirmation à mon beau-père. Elle est restée encore un an avec lui après cela. Elle ne pouvait pas faire autrement, selon elle, il fallait qu’elle termine ses études d’infirmière pour pouvoir assumer seule la charge de mes frère et sœurs. Je l’ai blâmée, mais elle ne m’a pas violée. Elle a porté plainte à mes côtés, elle a divorcé, elle a perdu sa maison, sa crédibilité dans le village, dans les yeux de ses amis. Sa vie s’est effondrée. Tout ce qu’elle avait fait jusque-là a perdu son sens. Elle est restée hippie, elle pense qu’il ne faut pas se concentrer trop sur les choses mauvaises, ne pas prononcer de malédictions à haute voix, savoir exprimer clairement ce que l’on désire, demander à l’univers de prendre en charge ce qui nous dépasse. Pourtant, malgré sa posture dans la vie et les conseils avisés des Accords toltèques, si je le lui demande, elle m’enverra des documents et des photos qu’elle n’a pas envie de regarder. Je suis sûre qu’elle lira ce livre avec bienveillance et qu’elle continuera à m’accompagner.
« Sa vie s’est effondrée. »
C’est facile d’écrire ça. Quelques mots et on passe à autre chose. Il faudrait imaginer concrètement ce que cela veut dire. Vivre pendant quatorze ans aux côtés de quelqu’un qu’on aime d’un amour passionné, qu’on aime tellement qu’on se lance dans la folie de refaire deux enfants avec lui alors qu’on en a déjà deux d’une précédente union. Il a un côté un peu colérique, un peu bad boy, il veut toujours que les choses se fassent comme il l’a décidé, mais c’est aussi sa force, il sait ce qu’il veut, c’est un aventurier, un conquérant. On essaie de tempérer un peu cette violence sans trop savoir comment faire. La fille aînée est difficile. Elle n’a jamais accepté la séparation ni d’être éloignée de son père. Sa relation avec le nouveau compagnon est explosive. Toute la famille en paie les conséquences, il y a des disputes, des moments de tension. Quand elle quitte la maison pour aller à la fac, tout d’un coup la vie semble s’apaiser, on retrouve la joie. On travaille avec le compagnon qui emmène des groupes randonner en montagne pendant l’été, on reprend des études.
Puis, un après-midi d’été, alors qu’elle est revenue pour les vacances, habitant chez des copains dans un village voisin, la fille aînée, qui n’a jamais remis les pieds à la maison, vous raconte ça.
Je relis le livre de Carrère, vingt ans après. J’essaie de le faire avec les yeux de ma mère à l’époque, avec les miens aussi. C’est compliqué. Je me laisse prendre par la lecture, avec mes yeux d’aujourd’hui. C’est un livre qui essaie de percer à jour, d’analyser des forces subtiles, des places dans des relations de pouvoir pas toujours claires.
Il n’y a sans doute pas trente-six mille manières de s’adresser à quelqu’un qui a tué sa femme, ses enfants, ses parents, et leur survit. Mais je me rends compte avec le recul que je l’ai tout de suite caressé dans le sens du poil en adoptant cette gravité compassée et compassionnelle et en le voyant non comme quelqu’un qui a fait quelque chose d’épouvantable mais comme quelqu’un à qui quelque chose d’épouvantable est arrivé, le jouet infortuné de forces démoniaques.
Cette observation me semble d’une douloureuse justesse. Il s’agit d’un effet de l’emprise que le perpétrateur ignore peut-être lui-même, qu’il met en place malgré lui. Il se croit pris dans un engrenage, une destinée tragique qui le dépasse. C’est ce que mon beau-père se racontait. C’est peut-être encore ce qu’il se raconte aujourd’hui, pour supporter l’idée qu’il a refait sa vie. Quelque chose est arrivé. Quelque chose nous est arrivé, à lui et à moi, mais surtout à lui, car moi je n’ai jamais beaucoup existé dans son système.
Et moi, qu’est-ce que je me racontais ? Qu’est-ce que se racontent les petites victimes ?
1) Si je ne le dis à personne, ça n’existe pas. Tant que personne ne le sait, ça n’existe pas.
2) Tu as dû faire quelque chose pour mériter ça. Quelque chose en toi le provoque. Tu es une petite pute.
3) Tu es la préférée. Il te fait ça parce qu’il t’aime. Il t’a choisie. Dans le podcast de Charlotte Pudlowski, une jeune fille abusée par son grand-père raconte qu’elle s’était sentie trahie quand elle avait appris qu’il avait agressé aussi d’autres petites filles. Elle croyait être la seule.
Moi aussi je me suis sentie trahie, pour une raison légèrement différente, quand j’ai appris, au cours de l’instruction du procès, qu’il avait des maîtresses. Il ne me l’avait pas dit. Pourtant il me disait plein de choses. Il disait qu’il me disait tout, l’inavouable, qu’il se confiait à moi comme il ne l’avait jamais fait avec personne. Il savait que je ne répéterais rien. Il existait entre nous une intimité extrême, que ne peuvent connaître que les victimes et leurs bourreaux. J’ai donc été surprise quand je me suis rendu compte qu’il me mentait pour l’histoire des maîtresses. Je me disais que j’avais au moins ça, la vérité. Eh bien non, moi non plus je n’avais rien.
4) C’est une épreuve de la vie. Surmonte ça et tout sera possible.
Ayant déjà avancé pas mal dans l’écriture de ce récit, j’ai envie de consulter le dossier de l’instruction. J’aimerais confronter ce que je me raconte aujourd’hui à ce qui est dans ce dossier. Ce que je disais et percevais à l’époque, ses déclarations à lui, les expertises psychologiques. Ces documents et ce qu’ils contiennent n’ont pas à mes yeux un plus grand contenu de vérité que ce dont je me souviens, mais il me semble que ce serait intéressant de comparer.
Je demande à ma mère si elle peut me faire parvenir ce dossier. Elle me répond qu’il s’est perdu. Je suis partie vivre à l’étranger avant même le procès. J’ai obtenu une place de lectrice d’échange dans une université américaine et je suis partie. J’ai mené une vie précaire et nomade pendant très longtemps. Ma mère a beaucoup déménagé elle aussi. Il s’est peut-être perdu : à quoi bon nourrir une obsession pour le passé si on n’y peut rien changer ?
Si j’étais attachée à ces archives, je n’avais qu’à les garder. Si elles se sont perdues, je les ai laissées se perdre moi aussi.
Je fais des démarches pour voir s’il existe une copie de ces documents quelque part.
Je prends contact par mail avec celle qui a été mon avocate à l’époque. C’est ma mère qui l’avait contactée. Je crois qu’elle souhaitait que ce soit une femme qui nous défende. C’était une bonne idée. L’avocate était une femme jeune et belle, avec de la prestance. Une prestance que nous n’avions pas, ni ma mère ni moi, et qu’elle nous a prêtée d’une certaine façon, afin de pouvoir transmettre ce que nous avions à dire et que nos paroles ne soient pas rendues inintelligibles par la honte qui entravait nos bouches.
Elle me répond qu’elle a conservé une copie du dossier pendant dix ans puis l’a détruite. Elle me renvoie aux archives départementales des Hautes-Alpes qui à leur tour me renvoient au tribunal de grande instance de Gap qui me laisse sans réponse.
Je me dis qu’il serait peut-être intéressant pour moi d’avoir le point de vue de l’avocate. Je ne sais pas très bien pourquoi je cherche d’autres points de vue que le mien à ce moment précis de l’enquête. Est-ce que je tourne en rond ? Est-ce que j’ai peur de cette version univoque qui est la mienne ? J’ai l’impression qu’il existe un danger de me perdre dans cette recherche d’une vérité que j’ai déjà tellement cherchée et dont je connais le caractère fuyant. On ne s’en approche jamais vraiment.
Je lui demande si elle accepte un rendez-vous téléphonique et elle accepte tout de suite. Elle est pourtant très occupée. En recherchant son nom sur internet je vois qu’elle fait partie d’un groupe de lutte pour l’accueil des migrants, un sujet brûlant en ce moment dans les Hautes-Alpes. Je connais d’autres personnes qui font partie de ces groupes et qui me racontent leur épuisement. Chaque jour les réfugiés arrivent plus nombreux à Briançon et il n’y a plus nulle part où les accueillir. Le refuge provisoire est sur le point d’exploser, la violence menace.
Malgré son emploi du temps chargé, elle prend le temps de me parler pendant une heure de cette affaire qui a eu lieu il y a vingt ans et dont elle n’a plus les documents sous les yeux. Je suis étonnée par la clarté de ses souvenirs. Elle se rappelle parfaitement le dossier, le procès, nous, ma mère qui était venue la trouver pour qu’elle soit notre avocate, moi qui étais arrivée bien plus tard et étais allée la voir seule, mes frère et sœurs et évidemment, lui, l’accusé, le violeur.
C’est surtout de lui qu’elle se souvient. C’est surtout sa personnalité qui l’a marquée. Sa personnalité, la mienne, et la gravité de l’affaire. Elle se rappelle le caractère difficile de la plaidoirie car il n’y avait pas de témoins, le grand silence autour du crime que personne n’avait deviné avant que je ne le signale à ma mère. Elle se souvient de certains détails sordides, une pièce en sous-sol, les abus qui avaient lieu quand ma mère travaillait, qui ont duré très longtemps, depuis mes huit, neuf ans jusqu’après la puberté. Et même un peu après, ajoute-t-elle, et par peur que je tombe enceinte il avait pratiqué la sodomie. J’avais décidé de parler quand ma petite sœur avait eu l’âge que j’avais au début des abus, en me disant que je ne me le pardonnerais jamais s’il lui faisait subir ce qu’il m’avait fait à moi. Ensuite ma mère est restée un an dans la sidération, ne parvenant pas à se séparer de lui. La seule solution que nous avions trouvée alors a été de porter plainte pour l’éloigner des petits, l’obliger à partir.
Elle se souvient de son charisme à lui, de sa personnalité si particulière, égocentrique, comme beaucoup d’hommes qui ont un certain prestige dans le milieu de la montagne. Elle pensait qu’il était guide de haute montagne, se souvient qu’il faisait de l’escalade, travaillait dans le milieu qu’on appelait à l’époque les travaux acrobatiques, c’est-à-dire le travail sur corde, les chantiers à risque. Un ami à elle qui avait une entreprise de travaux dans le sud de la France l’avait fait travailler. Elle fait le portrait d’un homme séduisant, vigoureux, qui faisait un métier qu’on admire, autoritaire, qui ne supportait pas qu’on s’oppose à sa volonté. Elle avait trouvé folle son explication des faits : il disait qu’il lui avait été insoutenable d’avoir été rejeté par la petite fille que j’étais, il trouvait impossible que je ne veuille pas l’aimer et avait trouvé comme seule possibilité d’entrer en contact avec moi celle de la sexualité. C’était une explication fallacieuse : comment une petite fille allait-elle aimer quelqu’un qui la viole ? Mais c’était une version qu’il maintenait contre vents et marées. Elle se souvient de mises en scène fétichistes, de la jouissance qu’il avait à posséder complètement une personne. J’étais devenue son objet.
Elle se souvient de moi aussi, de cette jeune fille de vingt et un ans et de cette petite fille qui transparaissait dans les témoignages, de ma détermination farouche à ne pas le laisser m’atteindre. La dissociation avait été pour moi un moyen de survie conscient, qui me permettait de dire que ce qu’il faisait, il ne le faisait pas à moi mais à un objet de son désir, je me tenais en retrait, hors de portée. Elle a défendu d’autres victimes dans des affaires similaires, souvent des personnes effondrées, complètement détruites par ce qui leur était arrivé. Elle se souvient que moi j’étais brillante à l’école, que j’avais même été acceptée dans une grande école. Selon elle, je me suis effondrée après la plainte, j’ai arrêté mes études, comme si ma résistance avait atteint sa limite avec la dénonciation.
Certains détails dont elle se souvient ne coïncident pas avec mes souvenirs. J’ai envie de corriger, comme si c’est moi qui possédais la bonne version. Ma mère aussi a envie de corriger, quand elle voit des passages un peu vagues dans mon récit. Il faudrait des mises au point, de part et d’autre, pour arriver à une version commune. Revenir sur les dates, les lieux, les circonstances. Encore une fois. Quelle importance ? Je me le demande, quand la fatigue me prend. Je sais que c’est important, et pourtant parfois je n’ai plus envie que cela le soit.
Il y a cette question de l’âge, que vous vous êtes peut-être posée aussi. Est-ce que c’est sept, huit ou neuf ans ? Est-ce que ça a duré jusqu’à quatorze ans, ou plus ? Il y a des incohérences là, dans le récit. C’est dangereux les incohérences, ça remet en cause la confiance que l’on a donnée à celle qui parle, on commence à douter d’un détail et on doute de tout le reste. Quand j’ai porté plainte, il a fallu mettre des dates exactes, ce qui n’était possible qu’approximativement. J’ai dit environ neuf ans car j’avais beaucoup de souvenirs de la cave où on a habité quand j’avais cet âge-là. En explorant ma mémoire j’ai ensuite pu reconstituer des scènes qui avaient eu lieu bien avant. Quand j’ai fait part à ma mère de ces souvenirs plus anciens que ceux de la cave qui étaient remontés en moi, je l’ai vue se décomposer. Ça ne m’étonnerait pas, a-t-elle dit finalement. Ça expliquerait l’histoire de l’épingle à nourrice. Je n’ai pas de souvenir de cette histoire et, donc, elle me raconte qu’au tout début de notre vie avec lui, une fois, je m’étais planté une épingle à nourrice dans le vagin et qu’elle avait dû intervenir pour me l’enlever. J’avais six ou sept ans. Mon beau-père a confirmé presque tout ce que j’ai dit mais il n’a jamais voulu ajouter quoi que ce soit. Il n’a jamais voulu dire quand ça a commencé exactement, décrire une première fois. Il disait ne pas s’en souvenir. Dans mon cas c’est assez normal que je ne sache pas, puisque j’avais sept, ou huit, ou neuf ans. Mais lui, il avait vingt-cinq, ou vingt-six, ou vingt-sept ans. Comment a-t-il pu oublier le passage à l’acte ?
À la fin de notre entretien, je demande à l’avocate si elle pense que les choses ont changé. Elle trouve qu’aujourd’hui, par rapport à vingt ans en arrière, on prend mieux en compte la parole des victimes. Il n’y a ni plus ni moins de cas d’abus qu’avant mais plus de dénonciations. Les plaintes sont souvent classées sans suite par manque de preuves. C’est souvent la parole de l’accusé contre celle du plaignant. Dans mon cas la question ne s’est pas posée car il a avoué. Elle reconnaît que ça non plus ce n’est pas courant, et que sans doute s’il n’avait pas avoué, s’il m’avait accusée de mentir, il n’aurait pas été condamné.
Il a pris en main jusqu’à sa propre condamnation. À la fin, quand la perspective de la prison s’approchait, il a cherché à se défendre, à trouver des circonstances atténuantes, à vouloir cacher certains faits. Il voulait reconnaître sa culpabilité mais qu’on ne le punisse pas trop quand même, car il méritait de se réintégrer dans la société, il s’engagerait à ne pas recommencer. Il était digne de confiance.
Pendant le procès, les témoins ont défilé à la barre pour le défendre. Aucun d’entre eux ne contestait la véracité de son crime, mais ils venaient parler de toutes les qualités qui faisaient de lui, excepté ce crime, une personne d’une probité exemplaire, un type loyal, un bon fils, un ami fidèle, un travailleur acharné, courageux, parfois même héroïque quand il s’agissait de porter secours à quelqu’un en montagne ou dans des situations extrêmes. Je me demande ce qu’ils pensent d’eux-mêmes, de ce témoignage qu’ils ont donné afin de défendre un homme qui avait violé un enfant, aujourd’hui, vingt ans plus tard. Ils n’avaient rien à gagner à le soutenir, ils l’ont fait volontairement, en âme et conscience, ils pensaient donc qu’il était valable de venir témoigner en faveur de cet homme. Parmi eux se trouvait un ami proche de mes parents, un type que j’aimais bien qui travaillait avec lui sur des sites dangereux – une réparation d’un barrage dans les Alpes et la construction de la coupole de l’opéra de Lyon –, des visiteuses de prison, des membres de sa famille. Ils venaient témoigner sur tous les aspects de sa vie, depuis sa jeunesse jusqu’au moment du procès (il avait quarante et un ans), tous aussi irréprochables les uns que les autres. Le crime là-dedans était une anomalie.
C’est étrange, car pour moi c’est l’inverse. Son crime fait de tout le reste de son existence une aberration, il empêche de la lire sous le prisme de la dignité ou d’une quelconque qualité morale. D’ailleurs ils exagéraient un peu, ces témoins, car ils savaient tous quand même qu’il était dominateur, qu’il n’acceptait pas qu’on lui résiste. Ils disaient tous qu’il était autoritaire, mais c’était plutôt perçu comme une valeur, un signe de volonté forte, de conviction. C’est vrai qu’aucun d’entre eux n’avait vu ce que nous pouvions voir nous, les enfants et ma mère, au sein du foyer, où il se comportait comme un tyran. Et c’est quand même ça qui ressort avant tout de cette personnalité : quelqu’un qui ne supporte pas la contradiction, qui doit tout le temps avoir la main sur tout, qui décide, surveille, punit et qui, jamais, ne partage le pouvoir.
Tout, dans le monde, est à propos de sexe, sauf le sexe. Le sexe est une question de pouvoir, dit une phrase fameuse souvent attribuée à Oscar Wilde. Je ne sais pas si cette maxime peut être appliquée partout, mais dans le cadre des violences sexuelles, elle me semble toucher juste. Bien sûr il s’agit de sexe, mais dans cette configuration le sexe est un outil de domination avant tout. Les enfants le savent, même s’il leur est difficile de l’exprimer. Ce n’était pas du sexe, dit ainsi la petite héroïne de Dorothy Allison, pas comme un homme et une femme qui poussent leur corps nu l’un dans l’autre, mais c’était quand même un peu comme du sexe, quelque chose de puissant et d’effrayant qu’il voulait furieusement et que je ne comprenais pas du tout.
