Triste tigre, p.11

Triste tigre, page 11

 

Triste tigre
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  C’est avant tout parce qu’il a avoué et reconnu les faits.

  Je ne sais pas pourquoi il a fait cela. Si ça avait été ma parole contre la sienne, je suis sûre que je n’aurais pas été crue.

  On peut donc dire qu’il m’a aidée, d’une certaine manière, il faut lui reconnaître ce geste. Cherchait-il une rédemption ? Un pardon ? Je ne sais pas. Je ne crois pas, pas mon pardon en tout cas, qu’il n’a jamais demandé. Je crois que j’ai cessé d’exister pour lui quand j’ai porté plainte, je n’ai peut-être jamais existé pour lui, dans son monde, dans sa sphère, que comme un objet de son désir mais dénué de subjectivité. Il parlait de moi devant moi à la troisième personne au procès. Je ne sais pas pourquoi il a avoué. Est-ce qu’il faut que je lui sois reconnaissante de cela ? Je ne crois pas. Ça s’est juste passé comme ça, pour des raisons qui lui étaient personnelles, encore une décision à laquelle je n’ai pas eu part, ma vie étant indifférente là-dedans une fois de plus. Mais c’est vrai que s’il avait nié ou menti, pour moi, cela aurait été pire.

  Parmi les papiers que j’ai exhumés du débarras, quand je cherchais le dossier disparu, j’ai trouvé une lettre qu’il a envoyée à ma mère alors qu’il était au début de la détention provisoire. Elle est presque illisible, à cause du papier de fax sur lequel elle a été écrite ou copiée. C’est incroyable à quel point tout ce qui le concerne s’est inscrit en moi. Son écriture manuscrite me parle comme si j’entendais sa voix. Je reconnais sa façon de former les lettres, je reconnais sa manière de souffler après une phrase, sa façon de respirer, tous les détails de sa personne. Je ne l’ai pas vu depuis le procès, il y a vingt ans, pourtant quand j’ai regardé une vidéo publicitaire qu’il a postée sur internet, j’ai reconnu jusqu’à la manière nerveuse dont il cligne des yeux tout en souriant doucement pour cacher le stress.

  Je la recopie telle quelle. Je ne change que les prénoms de mes frère et sœurs. Je garde les fautes d’orthographe, l’absence de majuscule à mon prénom. Ce n’est pas un brouillon écrit rapidement. Il a voulu dire tout cela comme c’est dit dans cette lettre. Il a rédigé le texte sur un papier fax et a demandé à l’administration pénitentiaire de l’envoyer à ma mère. Il savait que ce serait lu, que cela deviendrait une pièce archivée au dossier, et si on lui avait donné la parole dans ce livre c’est peut-être encore ainsi qu’il se serait défendu.

  Je la recopie, je l’insère dans le texte, puis je l’efface. Dans cette lettre, il dit à ma mère qu’il en a marre de ses conseils et de ses leçons, qu’il aimerait qu’ils avancent ensemble vers un mieux-être, pour tous, car il souffre, il sait qu’elle souffre aussi, que les enfants souffrent. Il sait qu’il va être condamné à une peine de prison, mais on dirait dans ses propos qu’il se projette à la sortie avec elle, refondant sa vie de famille. Il demande à être entendu, à être compris. Il explique que, dans ses actes, il n’a jamais cherché à atteindre la fille de ma mère, ni même neige, ni sa fille à lui. Peut-être la fille de Sammy, qu’il a cherché à atteindre (mais pas à violer, rajoute-t-il dans une parenthèse). Le déclencheur de ses actes a été le refus de cette fillette d’être sa fille, alors qu’elle aurait pu l’être, si elle avait voulu.

  Je l’efface parce que c’est insoutenable. La négation de la victime dans ces phrases semble une omission désinvolte. Il parle du viol en le nommant son problème avec Neige ou sa situation à Neige. Il explique que je n’ai rien à voir avec tout ça, je n’ai été qu’un agitateur dans son bocal, un déclencheur. Il insiste à nouveau sur son effarement devant le soupçon de récidive sur d’autres enfants. Il est absolument impossible qu’il touche à un de ses enfants, ce serait une ignominie.

  Je connaissais tous ces arguments depuis longtemps. Quand il me les assénait en personne, avec le magnétisme de sa présence et sa force de persuasion, j’entrais dans sa logique. Par écrit c’est plus bancal, plus absurde, plus vulnérable aussi. Je sens que ces idées ne sont pas transférables à du papier, ce sont des machines qui ne fonctionnent que dans la matière, dans l’épais brouillard de la vie. Quand je l’écoutais, ses paroles prenaient une dimension tragique. Je percevais en moi avec tant de force l’impossibilité de l’aimer, une perception dure et belle comme un diamant qui brille de toutes ses facettes. Si j’avais pu faire un pas vers lui, un geste d’acceptation de sa tendresse humaine, il n’aurait pas eu besoin de me blesser. Mais je ne le faisais pas, ce geste. Je ne lui laissais pas le choix.

  Tout cela est bien monstrueux, j’en conviens, pourtant je ne souhaitais pas pour lui la prison. L’enfermement me semblait être disproportionné par rapport à la nature particulière de la violence qu’il m’avait fait subir. J’avais peur aussi qu’il n’en ressorte pas changé.

  La raison pour laquelle je ne souhaitais pas porter plainte est que j’étais et suis encore contre l’incarcération, politiquement parlant. Mon entourage était composé principalement d’étudiants en lettres et en philosophie et de punks anarchistes, qui avaient à peu près les mêmes raisons de douter du système. J’avais lu des textes de Michel Foucault. Je pense que la prison aliène les détenus et ne les prépare pas à se réinsérer dans la société. Elle les rend plus dangereux en coupant leurs liens sociaux et en les victimisant, ce qui donne de l’eau à leur moulin de vengeance narcissique. J’ai parlé parce que je souhaitais protéger mes frère et sœurs. J’ai demandé à ma mère de les éloigner de lui. Elle a tout de suite pensé à lui demander d’aller voir un psychiatre. Mon beau-père était d’accord. Il a suivi pendant quelques mois des séances chez un praticien de Briançon. Appelons-le Plumage, car je suis tenue de protéger son identité au cas où il se reconnaîtrait, bien qu’en tant que médecin il ait choisi sa posture et devrait selon moi en être tenu pour responsable. Le Dr Plumage a déterminé que cet homme n’était pas dangereux pour ses enfants, il nous a rassurées ma mère et moi en disant qu’il n’avait aucun risque de récidiver, que porter plainte n’était pas une solution. Mon beau-père a donc conclu son cycle de séances et repris sa vie, continuant à exercer son emprise sur tout le monde. Ma mère voulait demander le divorce, il a refusé, ne voyant pas à quoi cela servirait, lui expliquant qu’un divorce serait un traumatisme pour les enfants.

  Nous avons fini par porter plainte, car nous n’avons pas trouvé d’autre solution pour l’éloigner.

  Au procès j’ai dit que j’étais contre la prison, que je ne pensais pas que ça l’aiderait en quoi que ce soit d’être enfermé, et que moi ça ne m’aidait pas, ça ajoutait une culpabilité à toutes celles que je portais déjà. J’ai demandé qu’il soit éloigné et condamné à une obligation de soins.

  Mais les procès ne sont pas là pour faire plaisir aux victimes. C’est la société qui décide, au travers de ses représentants, ce qui est bon ou pas pour elle, pas pour les victimes ni pour les coupables. Il a donc été condamné à une compensation financière en ma faveur et à neuf ans de prison, sans obligation de soins.

  Au moment où s’est tenu le procès, il avait déjà fait deux ans en détention provisoire à Gap. Ensuite, après la condamnation, il a été envoyé aux Baumettes à Marseille. Mon frère et ma sœur allaient le voir là-bas. Il leur demandait de lui faire passer de petites choses, des tablettes de chocolat, des petits gâteaux, une paire de baskets. Ça les mettait mal à l’aise de devoir faire ça, comme s’il leur demandait d’entrer dans l’illégalité avec lui. Mais ils le faisaient quand même. Ils étaient obligés d’aller le voir. C’est la loi. Ma mère avait bien essayé de leur épargner cette épreuve, mais le juge l’avait menacée de lui retirer l’autorité parentale si elle ne remplissait pas ses obligations. Ils étaient mineurs, leur père avait le droit de les voir, qu’elle le veuille ou non.

  Elle les amenait à la prison mais elle n’entrait pas. Ils entraient avec des accompagnants bénévoles. Ils avaient douze et treize ans au moment de l’arrestation.

  Il a pris neuf ans mais il n’en a fait que cinq. Prisonnier modèle, remise de peine. C’est classique avec les délinquants sexuels. Ce sont les bons élèves de la prison. Mon beau-père a même réussi à être envoyé en Corse, dans une prison pilote où les détenus ont le droit de circuler dans la nature. C’est d’ailleurs une prison peuplée principalement de pointeurs, de gars qui ont violé des enfants, car parmi les délinquants sexuels, ils sont en général peu violents, ne mettent en danger ni le personnel ni les autres détenus et se réinsèrent dans la société sans faire de vagues.

  Guillaume Massart a réalisé en 2017 un film documentaire intitulé La Liberté sur cette prison corse, Casabianda. Elle accueille environ cent trente détenus, qui habitent un bâtiment pénitentiaire entre la mer et une propriété de 1 500 hectares de forêts. La plupart d’entre eux ont été condamnés pour des crimes sexuels intrafamiliaux. L’idée n’est évidemment pas de mettre en place une structure moins dure que la prison classique, un traitement de faveur pour les violeurs d’enfants. Ce sont simplement des détenus dociles, qui ne s’enfuiront pas, qui purgent des peines très longues et ont du temps à consacrer à une activité manuelle, aux travaux des champs. On s’attendrait à ce qu’il y ait beaucoup de soins psychologiques, des thérapies diverses, mais pas tellement. C’est encore un lieu carcéral pour punir, pas pour guérir. Ils sont punis différemment. On considère que la gravité de leur crime et de leur honte est suffisamment pesante pour qu’ils n’aient pas besoin de plus.

  Le réalisateur n’était pas parti pour faire un film sur des violeurs. Il voulait au départ parler du paysage pénitentiaire, de la question de l’enfermement, du panoptique. Il s’est retrouvé très vite invité dans une cellule car les détenus eux-mêmes ont cherché à lui parler. Il a tenté de trouver une posture juste vis-à-vis de ces gens. Ne pas les mettre à une trop grande distance, sans pour autant entrer en empathie avec eux. Le film va et vient dans cette hésitation. Il choisit finalement l’empathie, surtout avec un des détenus qui est lui-même une ancienne victime qui, au cours d’une marche dans un bois, alors que les ombres mouvantes des branches se projettent sur son visage, raconte son terrible passé d’enfant prostitué.

  Dans certaines interviews le réalisateur se montre plus complaisant. Il reconnaît que les pointeurs sont en général les types qui sont le plus maltraités dans les centres pénitentiaires clos. Ils sont souvent victimes de passages à tabac, de viols collectifs. Personne ne les écoute, personne ne prend en compte leur souffrance, avec ce film ils avaient enfin une oreille attentive pour accueillir leur parole.

  Ils ont des remords. Ils aimeraient comprendre ce qu’ils ont fait, mais ils ne peuvent pas en parler vraiment, ils sont dans le déni. Bien qu’ils soient entourés d’hommes condamnés à des peines de privation de liberté pour les mêmes raisons, ils ne discutent pas entre eux, ne se sentent pas solidaires sur ce sujet-là. Ils ont beau pouvoir se rapprocher dans le travail et la convivialité de la vie quotidienne, se serrer les coudes, ils ne forment pas une communauté de repentis. Chacun vit dans une cage infernale de solitude.

  Ils pensent qu’on ne les aide pas assez. Ils ont tous la sensation d’être la proie de l’injustice. On n’essaie pas de les comprendre. On les juge trop vite, dit un des détenus, on ne va pas assez loin à se demander pourquoi ils en sont arrivés là. La société les met au ban, les considère comme des sous-hommes, des monstres qui ne peuvent pas changer alors qu’ils sont des êtres humains, ils ont des sentiments, ils souffrent. Ils parlent encore et encore d’eux-mêmes, de cette indifférence dont ils sont victimes.

  Je ne crois pas que ce soit vrai que la société n’essaie pas de les comprendre. J’ai l’impression que c’est l’inverse qui se produit. On se demande beaucoup comment et pourquoi ils en sont arrivés là. C’est le centre secret de notre monde, ce mal impensable qui nous constitue. Il n’y a qu’à voir la fascination exercée sur nous par les faits divers qui mettent en lumière ce genre de crimes.

  En tout cas, moi, je me pose ces questions depuis toujours. Et quand je vois les images de ces détenus qui regardent tristement la mer, le corps courbé sous le poids de leur faute mais cheminant quand même vers un possible avenir, je vois mon violeur, sa démarche, les mains dans les poches. Je me mets encore une fois à sa place, je devine ce qu’il pense, les réponses qu’il pourrait donner au réalisateur, je devine à quel moment il est sincère et à quel moment il cherche l’approbation du public.

  Il n’a jamais su s’asseoir tranquillement et regarder un paysage, immobile, dans la contemplation, mais en marchant sur la plage il lui arrive de se sentir happé par la beauté. Il pense à ses enfants. Il regrette qu’ils aient dû grandir sans papa, par sa faute. Est-ce qu’il pense à moi ? Est-ce qu’il pense que j’ai dû grandir sans enfance, sans innocence, sans illusions, par sa faute ? C’est possible que de temps en temps cette pensée le traverse, mais c’est une pensée tellement insupportable qu’il la balaie instinctivement. Il se dit que je suis forte, que j’ai certainement réussi à me reconstruire. Ou bien il ne se dit rien, il m’a effacée. Peut-être au contraire qu’il a des souvenirs du plaisir qu’il a eu à me dominer, de la sensation de maîtrise absolue. Peut-être qu’au fond de lui il s’enorgueillit d’avoir osé vivre ce que si peu de gens se permettent de vivre. Lui au moins, il est allé au bout de son désir, et il en assume les conséquences.

  C’est quoi exactement un monstre, si ce n’est un être tellement hors norme qu’on ne peut pas le comprendre, qu’il ne peut pas se comprendre lui-même ? Pourquoi ne sont-ils pas des monstres, ces types qui ont mis leur sexe en érection dans le corps de leurs enfants en leur murmurant à l’oreille d’une toute petite voix pour que personne ne les entende qu’ils les aimaient plus que tout au monde ? Ils ne veulent pas être définis uniquement par leurs actes. Ils ont sans doute, comme disait ma mère, de bons côtés. Ils ont été un jour des enfants innocents eux-mêmes, mais leurs actes d’adultes les ont métamorphosés en autre chose. Et si cette chose n’est pas un monstre, je ne sais pas ce que c’est.

  C’est assez éprouvant pour une ancienne victime de regarder un film comme celui-ci, qui prend le parti de l’humanité des abuseurs. La victime est abstraite dans le film parce qu’elle est absente de l’image et de la scène. Elle n’a pas la parole. Elle apparaît peu dans les discours des détenus, qui évoquent surtout leurs erreurs, leur connerie ou même la « bêtise » qu’ils ont faite. Ils disent comprendre que les actes qu’ils ont commis sont graves mais n’en parlent jamais précisément. Aucun d’entre eux n’admet avoir violé un enfant, de manière répétée, parfois pendant des années, ce qui est pourtant la raison pour laquelle ils ont été condamnés.

  Il est sans doute normal qu’ils ne puissent pas regarder en face la gravité de ces actes. S’ils pouvaient vraiment le faire, ils se suicideraient. Ce qui serait à mon avis la seule sortie honorable pour un violeur d’enfant. Mourir de honte. Mais non, ils ne se suicident pas (ce sont les victimes d’inceste en général qui se suicident, pas les abuseurs), ils clament leur droit à une deuxième chance. Et nous, la société, qui les avons condamnés à une lourde peine de prison, avons choisi de croire qu’ils devaient y avoir droit puisque cette peine, un jour, arrive à son terme. Leur dette est payée. Ils peuvent sortir.

  Chapitre II

  FANTÔMES

  (and then I see a darkness)

  Will Oldham

  Et soudain, je vois comme une ombre

  Trente ans plus tard, quelques considérations sur le trauma

  Un jour j’ai compris que c’était terminé tout ça, le viol, l’enfance, la famille. Maintenant je pouvais partir vivre ma vie. J’ai cru que j’étais libre. Mais on n’est jamais complètement libre, puisque rien ne finit vraiment et que si on devient quelqu’un d’autre, cette part de nuit continue son chemin elle aussi. Il n’était plus là. Il ne pouvait plus m’atteindre. Je pouvais sortir dans le monde, rencontrer des gens, parler, rire, sans qu’il ne vienne plus jamais me reprendre. Seulement, partout où j’allais, à n’importe quel moment, je tournais la tête et je voyais son ombre.

  Les gens qui ne sont pas familiers du sujet imaginent qu’un viol répété pendant des années aura des conséquences essentiellement sur la sexualité de la victime. Ils se disent que ceux qui ont vécu ça doivent avoir des problèmes dans leurs relations amoureuses et leur vie sexuelle. Oui, certainement, nous avons souvent ce genre de problèmes, mais en réalité, pour un survivant d’abus, le problème de la sexualité est souvent le cadet de ses soucis. Comme on l’a dit, le viol est davantage une question de pouvoir que de sexe. Si on ne prend pas en compte cette composante, le phénomène dans son ensemble nous échappe. Dans l’article que j’ai déjà cité qui parle de la violence comme soupape psychique, Nicolas Estano, psychologue clinicien expert auprès de la cour d’appel de Paris, explique que le viol, plutôt qu’être principalement l’expression d’un désir sexuel, est en fait l’utilisation de la sexualité afin d’exprimer ces questions de la puissance ou de la colère. Il est ainsi un acte pseudo-sexuel, un ensemble de comportements sexuels ayant plus à voir avec le statut, l’hostilité, le contrôle, la domination qu’avec la sensualité ou la satisfaction sexuelle. La prédation sexuelle n’est pas tant liée au plaisir physique qu’à une relation de domination, c’est-à-dire de pouvoir. Ils choisissent cette agression-là parce que c’est une manière de dominer, d’assujettir l’autre, qui va au-delà des autres formes possibles.

 

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