L'homme rapaillé, page 3
blanc comme fut naguère le tien dans ma tourmente
autour de moi l’air est plein de trous bourdonnant
peut-être qu’ailleurs passent sur ta chair désolée
pareillement des éboulis de bruits vides
et fleurissent les mêmes brûlures éblouissantes
si j’ai ma part d’incohérence il n’empêche
que par moment ton absence fait rage
qu’à travers cette absence je me désoleille
par mauvaise affliction et sale vue malade
j’ai un corps en mottes de braise où griffe
un mal fluide de glace vive en ma substance
ces temps difficiles malmènent nos consciences
le monde file un mauvais coton, et moi
tel le bec du pivert sur l’écorce des arbres
de déraison en désespoir mon cœur s’acharne
et comme lui, mitraillette, il martèle
ta lumière n’a pas fini de m’atteindre
ce jour-là, ma nouvellement oubliée
je reprendrai haut-bord et destin de poursuivre
en une femme aimée pour elle à cause de toi
AVEC TOI
I
Je voudrais t’aimer comme tu m’aimes, d’une
seule coulée d’être ainsi qu’il serait beau
dans cet univers à la grande promesse de Sphynx
mais voici la poésie, les camarades, la lutte
voici le système précis qui écrase les nôtres
et je ne sais plus, je ne sais plus t’aimer
comme il le faudrait ainsi qu’il serait bon
ce que je veux te dire, je dis que je t’aime
l’effroi s’emmêle à l’eau qui ourle tes yeux
le dernier cri de ta détresse vrille à ma tempe
(nous vivons loin l’un de l’autre à cause de moi
plus démuni que pauvreté d’antan) (et militant)
ceux qui s’aimeront agrandis hors de nos limites
qu’ils pensent à nous, à ceux d’avant et d’après
(mais pas de remerciements, pas de pitié, par
amour), pour l’amour, seulement de temps en temps
à l’amour et aux hommes qui en furent éloignés
ce que je veux te dire, nous sommes ensemble
la flûte de tes passages, le son de ton être ton être
ainsi que frisson d’air dans l’hiver
il est ensemble au mien comme désir et chaleur
II
Je suis un homme simple avec des mots qui peinent
et je ne sais pas écrire en poète éblouissant
je suis tué (cent fois je fus tué), un tué rebelle
et j’ahane à me traîner pour aller plus loin
déchéance est ma parabole depuis des suites de pères
je tombe et tombe et m’agrippe encore
je me relève et je sais que je t’aime
je sais que d’autres hommes forceront un peu plus
la transgression, des hommes qui nous ressemblent
qui vivront dans la vigilance notre dignité réalisée
c’est en eux dans l’avenir que je m’attends
que je me dresse sans qu’ils le sachent, avec toi
UNE FIN COMME UNE AUTRE
ou une mort en poésie…
Si tu savais comme je lutte de tout mon souffle
contre la malédiction de bâtiments qui craquent
telles ces forces de naufrage qui me hantent
tel ce goût de l’être à se défaire que je crache
et quoi dire que j’endure dans toute ma charpente
ces années vides de la chaleur d’un autre corps
je ne pourrai pas toujours, l’air que je respire
est trop rare sans toi, un jour je ne pourrai plus
ce jour sera la mort d’un homme de courage inutile
venue avec un froid dur de cristaux dans ses membres
mon amour, est-ce moi plus loin que toute la neige
enlisé dans la faim, givré, yeux ouverts et brûlés
La vie agonique
En étrange pays dans mon pays lui-même.
ARAGON
L’HOMME AGONIQUE
Jamais je n’ai fermé les yeux
malgré les vertiges sucrés des euphories
même quand mes yeux sentaient le roussi
même en butte aux rafales montantes du sommeil
— Car je trempe jusqu’à la moelle des os
jusqu’aux états d’osmose incandescents
dans la plus noire transparence de nos sommeils
— Tapi au fond de moi tel le fin renard
alors je me résorbe en jeux, je mime et parade
ma vérité, le mal d’amour, et douleurs et joies
Et je m’écris sous la loi d’émeute
je veux saigner sur vous par toute l’affection
j’écris, j’écris, à faire un fou de moi
à me faire le fou du roi de chacun
volontaire aux enchères de la dérision
mon rire en volées de grelots par vos têtes
en chavirées de pluie dans vos jambes
Mais je ne peux me déprendre du conglomérat
je suis le rouge-gorge de la forge
le mégot de survie, l’homme agonique
Un jour de grande détresse à son comble
je franchirai les tonnerres des désespoirs
je déposerai ma tête exsangue sur un meuble
ma tête grenade et déflagration
sans plus de vue je continuerai, j’irai
vers ma mort peuplée de rumeurs et d’éboulis
je retrouverai ma nue propriété
HÉRITAGE DE LA TRISTESSE
Il est triste et pêle-mêle dans les étoiles tombées
livide, muet, nulle part et effaré, vaste fantôme
il est ce pays seul avec lui-même et neiges et rocs
un pays que jamais ne rejoint le soleil natal
en lui beau corps s’enfouit un sommeil désaltérant
pareil à l’eau dans la soif vacante des graviers
je le vois à la bride des hasards, des lendemains
il affleure dans les songes des hommes de peine
quand il respire en vagues de sous-bois et fougères
quand il brûle en longs peupliers d’années et d’oubli
l’inutile chlorophylle de son amour sans destin
quand gît à son cœur de misaine un désir d’être
il attend, prostré, il ne sait plus quelle rédemption
parmi les paysages qui marchent en son immobilité
parmi ses haillons de silence aux iris de mourant
il a toujours ce sourire échoué du pauvre avenir avili
il est toujours à sabrer avec les pagaies de l’ombre
l’horizon devant lui recule en avalanches de promesses
démuni, il ne connaît qu’un espoir de terrain vague
qu’un froid de jonc parlant avec le froid de ses os
le malaise de la rouille, l’à-vif, les nerfs, le nu
dans son large dos pâle les coups de couteaux cuits
il vous regarde, exploité, du fond de ses carrières
et par à travers les tunnels de son absence, un jour
n’en pouvant plus y perd à jamais la mémoire d’homme
les vents qui changez les sorts de place la nuit
vents de rendez-vous, vents aux prunelles solaires
vents telluriques, vents de l’âme, vents universels
vents ameutez-nous, et de vos bras de fleuve ensemble
enserrez son visage de peuple abîmé, redonnez-lui
la chaleur
et la profuse lumière des sillages d’hirondelles
POUR MON RAPATRIEMENT
Homme aux labours des brûlés de l’exil
selon ton amour aux mains pleines de rudes conquêtes
selon ton regard arc-en-ciel arc-bouté dans les vents
en vue de villes et d’une terre qui te soient natales
je n’ai jamais voyagé
vers autre pays que toi mon pays
un jour j’aurai dit oui à ma naissance
j’aurai du froment dans les yeux
je m’avancerai sur un sol, ému, ébloui
par la pureté de bête que soulève la neige
un homme reviendra
d’en dehors du monde
LES SIÈCLES DE L’HIVER
Le gris, l’agacé, le brun, le farouche
tu craques dans la beauté fantôme du froid
dans les marées de bouleaux, les confréries
d’épinettes, de sapins et autres compères
parmi les rocs occultes et parmi l’hostilité
pays chauve d’ancêtres, pays
tu déferles sur des milles de patience à bout
en une campagne affolée de désolement
en des villes où ta maigreur calcine ton visage
nous nos amours vidées de leurs meubles
nous comme empesés d’humiliation et de mort
et tu ne peux rien dans l’abondance captive
et tu frissonnes à petit feu dans notre dos
ET L’AMOUR MÊME EST ATTEINT
Dans l’envol d’un espace baigné d’eaux médiantes
sur cette terre de la nostalgie rauque et basse
recouverte et découverte par l’aile des saisons
mes yeux sont ancrés dans le sort du monde
mon amour je te cherche dans l’aboli toi
ô solitude de trille blanc dans le mai des bois
je veux te posséder en même temps que ma vie
mes gestes
sont pleins de blessures mes pleins poignets
de compassion
je pioche mon destin de long en large
dans l’insolence et la patience et les lentes interrogations giratoires
le dû d’un homme de l’amour de rien ô dérision
toi quels yeux as-tu dans les feuillages
de bulles de hublots de pépites
de geai bleu en jaseur des cèdres
quel cœur effaré de chevreuse en fuite
si c’est ton visage au loin posé comme un phare
me voici avec mon sang de falaise et d’oriflammes
de toutes mes lèvres venteuses sur les terres
de toute la force échevelée de mes errances
car déjà le monde tourne sur ses gonds
la porte tournera sur ses fables
et j’entends ton rire de bijoux consumés
dans le lit où déferle les printemps du plaisir
Il y aura toi et moi, et le cœur unanime
je serai enfin dévêtu de ma fatigue
LA BRAISE ET L’HUMUS
Rien n’est changé de mon destin ma mère mes camarades
le chagrin luit toujours d’une mouche à feu à l’autre
je suis taché de mon amour comme on est taché de sang
mon amour mon amour fait mes murs à perpétuité
un goût d’années d’humus aborde à mes lèvres
je suis malheureux plein ma carrure, je saccage
la rage que je suis, l’amertume que je suis
avec ce bœuf de douleurs qui souffle dans mes côtes
c’est moi maintenant mes yeux gris dans la braise
c’est mon cœur obus dans les champs de tourmente
c’est ma langue dans les étapes des nuits de ruche
c’est moi cet homme au galop d’âme et de poitrine
je vais mourir comme je n’ai pas voulu finir
mourir seul comme les eaux mortes au loin
dans les têtes flambées de ma tête, à la bouche
les mots corbeaux de poème qui croassent
je vais mourir vivant dans notre empois de mort
TÊTE DE CABOCHE
Une idée ça vrille et pousse
l’idée du champ dans l’épi de blé
au cœur des feuilles l’idée de l’arbre
qui va faire une forêt
et même, même
forcenée, l’idée du chiendent
c’est dans l’homme tenu
sa tourmente aiguisée
sa brave folie grimpante
à hue, et à dia
Non, ça n’déracine pas
ça fait à sa tête de travers
cette idée-là, bizarre ! qu’on a
tête de caboche, ô liberté
LE DAMNED CANUCK
(extrait de la Batèche)
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nous sommes nombreux silencieux raboteux rabotés
dans les brouillards de chagrin crus
à la peine à piquer du nez dans la souche des misères
un feu de mangeoire aux tripes
et la tête bondieu, nous la tête
un peu perdue pour reprendre nos deux mains
ô nous pris de gel et d’extrême lassitude
la vie se consume dans la fatigue sans issue
la vie en sourdine et qui aime sa complainte
aux yeux d’angoisse travestie de confiance naïve
à la rétine d’eau pure dans la montagne natale
la vie toujours à l’orée de l’air
toujours à la ligne de flottaison de la conscience
au monde la poignée de porte arrachée
ah sonnez crevez sonnailles de vos entrailles
riez et sabrez à la coupe de vos privilèges
grands hommes, classe écran, qui avez fait de moi
le sous-homme, la grimace souffrante du cro-magnon
l’homme du cheap way, l’homme du cheap work
le damned Canuck
seulement les genoux seulement le ressaut pour dire
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COMPAGNON DES AMÉRIQUES
(extrait de la Batèche)
Compagnon des Amériques
mon Québec ma terre amère ma terre amande
ma patrie d’haleine dans la touffe des vents
j’ai de toi la difficile et poignante présence
avec une large blessure d’espace au front
au-delà d’une vivante agonie de roseaux au visage
je parle avec les mots noueux de nos endurances
nous avons soif de toutes les eaux du monde
nous avons faim de toutes les terres du monde
dans la liberté criée de débris d’embâcle
nos feux de position s’allument vers le large
l’aïeule prière de nos doigts défaillante
la pauvreté luisant comme des fers à nos chevilles
mais cargue-moi en toi pays, cargue-moi
et marche au rompt le cœur de tes écorces tendres
marche à l’arête de tes dures plaies d’érosion
marche à tes pas réveillés des sommeils d’ornières
et marche à ta force épissure des bras à ton sol
mais chante plus haut l’amour en moi, chante
je me ferai passion de ta face
je me ferai porteur des germes de ton espérance
veilleur, guetteur, coureur, haleur de ton avènement
un homme de ton réquisitoire
un homme de ta patience raboteuse et varlopeuse
un homme de ta commisération infinie
l’homme artériel de tes gigues
dans le poitrail effervescent des poudreries
dans la grande artillerie de tes couleurs d’automne
dans tes hanches de montagnes
dans l’accord comète de tes plaines
dans l’artésienne vigueur de tes villes
devant toutes les litanies
de chats-huants qui huent dans la lune
devant toutes les compromissions en peaux de vison
devant les héros de la bonne conscience
les émancipés malingres
les insectes des belles manières
devant tous les commandeurs de ton exploitation
de ta chair à pavé
de ta sueur à gages
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mais donne la main à toutes les rencontres, pays
ô toi qui apparais
par tous les chemins défoncés de ton histoire
aux hommes debout dans l’horizon de la justice
qui te saluent
salut à toi territoire de ma poésie
salut les hommes des pères de l’aventure
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MONOLOGUES DE L’ALIÉNATION DÉLIRANTE
I
Le plus souvent ne sachant où je suis ni pourquoi
je me parle à voix basse voyageuse
et d’autres fois en phrases détachées (ainsi
que se meuvent chacune de nos vies)
puis je déparle à voix haute dans les haut-parleurs
crevant les cauchemars, et d’autres fois encore
déambulant dans un orbe calfeutré, les larmes
poussent comme de l’herbe dans mes yeux
j’entends de loin : de l’enfance, ou du futur
les eaux vives de la peine lente dans les lilas
je suis ici à rétrécir dans mes épaules
je suis là immobile et ridé de vent
II
le plus souvent ne sachant où je suis ni comment
je voudrais m’étendre avec tous et comme eux
corps farouche abattu avec des centaines d’autres
me morfondre pour un sort meilleur en marmonnant
en trompant l’attente héréditaire et misérable
je voudrais m’enfoncer dans la mort nuit de métal
enfin me perdre évanescent, me perdre
dans la fascination de l’hébétude multiple
pour oublier la lampe docile des insomnies
à l’horizon intermittent de l’existence d’ici
III
or je suis dans la ville opulente
la grande Ste. Catherine Street galope et claque
dans les Mille et une Nuits des néons
moi je gis, muré dans la boîte crânienne
dépoétisé dans ma langue et mon appartenance
déphasé et décentré dans ma coïncidence
ravageur je fouille ma mémoire et mes chairs
jusqu’en les maladies de la tourbe et de l’être
