Lhomme rapaille, p.3

L'homme rapaillé, page 3

 

L'homme rapaillé
Select Voice:
Brian (uk)
Emma (uk)  
Amy (uk)
Eric (us)
Ivy (us)
Joey (us)
Salli (us)  
Justin (us)
Jennifer (us)  
Kimberly (us)  
Kendra (us)
Russell (au)
Nicole (au)


1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12

Larger Font   Reset Font Size   Smaller Font  

  blanc comme fut naguère le tien dans ma tourmente

  autour de moi l’air est plein de trous bourdonnant

  peut-être qu’ailleurs passent sur ta chair désolée

  pareillement des éboulis de bruits vides

  et fleurissent les mêmes brûlures éblouissantes

  si j’ai ma part d’incohérence il n’empêche

  que par moment ton absence fait rage

  qu’à travers cette absence je me désoleille

  par mauvaise affliction et sale vue malade

  j’ai un corps en mottes de braise où griffe

  un mal fluide de glace vive en ma substance

  ces temps difficiles malmènent nos consciences

  le monde file un mauvais coton, et moi

  tel le bec du pivert sur l’écorce des arbres

  de déraison en désespoir mon cœur s’acharne

  et comme lui, mitraillette, il martèle

  ta lumière n’a pas fini de m’atteindre

  ce jour-là, ma nouvellement oubliée

  je reprendrai haut-bord et destin de poursuivre

  en une femme aimée pour elle à cause de toi

  AVEC TOI

  I

  Je voudrais t’aimer comme tu m’aimes, d’une

  seule coulée d’être ainsi qu’il serait beau

  dans cet univers à la grande promesse de Sphynx

  mais voici la poésie, les camarades, la lutte

  voici le système précis qui écrase les nôtres

  et je ne sais plus, je ne sais plus t’aimer

  comme il le faudrait ainsi qu’il serait bon

  ce que je veux te dire, je dis que je t’aime

  l’effroi s’emmêle à l’eau qui ourle tes yeux

  le dernier cri de ta détresse vrille à ma tempe

  (nous vivons loin l’un de l’autre à cause de moi

  plus démuni que pauvreté d’antan) (et militant)

  ceux qui s’aimeront agrandis hors de nos limites

  qu’ils pensent à nous, à ceux d’avant et d’après

  (mais pas de remerciements, pas de pitié, par

  amour), pour l’amour, seulement de temps en temps

  à l’amour et aux hommes qui en furent éloignés

  ce que je veux te dire, nous sommes ensemble

  la flûte de tes passages, le son de ton être ton être

  ainsi que frisson d’air dans l’hiver

  il est ensemble au mien comme désir et chaleur

  II

  Je suis un homme simple avec des mots qui peinent

  et je ne sais pas écrire en poète éblouissant

  je suis tué (cent fois je fus tué), un tué rebelle

  et j’ahane à me traîner pour aller plus loin

  déchéance est ma parabole depuis des suites de pères

  je tombe et tombe et m’agrippe encore

  je me relève et je sais que je t’aime

  je sais que d’autres hommes forceront un peu plus

  la transgression, des hommes qui nous ressemblent

  qui vivront dans la vigilance notre dignité réalisée

  c’est en eux dans l’avenir que je m’attends

  que je me dresse sans qu’ils le sachent, avec toi

  UNE FIN COMME UNE AUTRE

  ou une mort en poésie…

  Si tu savais comme je lutte de tout mon souffle

  contre la malédiction de bâtiments qui craquent

  telles ces forces de naufrage qui me hantent

  tel ce goût de l’être à se défaire que je crache

  et quoi dire que j’endure dans toute ma charpente

  ces années vides de la chaleur d’un autre corps

  je ne pourrai pas toujours, l’air que je respire

  est trop rare sans toi, un jour je ne pourrai plus

  ce jour sera la mort d’un homme de courage inutile

  venue avec un froid dur de cristaux dans ses membres

  mon amour, est-ce moi plus loin que toute la neige

  enlisé dans la faim, givré, yeux ouverts et brûlés

  La vie agonique

  En étrange pays dans mon pays lui-même.

  ARAGON

  L’HOMME AGONIQUE

  Jamais je n’ai fermé les yeux

  malgré les vertiges sucrés des euphories

  même quand mes yeux sentaient le roussi

  même en butte aux rafales montantes du sommeil

  — Car je trempe jusqu’à la moelle des os

  jusqu’aux états d’osmose incandescents

  dans la plus noire transparence de nos sommeils

  — Tapi au fond de moi tel le fin renard

  alors je me résorbe en jeux, je mime et parade

  ma vérité, le mal d’amour, et douleurs et joies

  Et je m’écris sous la loi d’émeute

  je veux saigner sur vous par toute l’affection

  j’écris, j’écris, à faire un fou de moi

  à me faire le fou du roi de chacun

  volontaire aux enchères de la dérision

  mon rire en volées de grelots par vos têtes

  en chavirées de pluie dans vos jambes

  Mais je ne peux me déprendre du conglomérat

  je suis le rouge-gorge de la forge

  le mégot de survie, l’homme agonique

  Un jour de grande détresse à son comble

  je franchirai les tonnerres des désespoirs

  je déposerai ma tête exsangue sur un meuble

  ma tête grenade et déflagration

  sans plus de vue je continuerai, j’irai

  vers ma mort peuplée de rumeurs et d’éboulis

  je retrouverai ma nue propriété

  HÉRITAGE DE LA TRISTESSE

  Il est triste et pêle-mêle dans les étoiles tombées

  livide, muet, nulle part et effaré, vaste fantôme

  il est ce pays seul avec lui-même et neiges et rocs

  un pays que jamais ne rejoint le soleil natal

  en lui beau corps s’enfouit un sommeil désaltérant

  pareil à l’eau dans la soif vacante des graviers

  je le vois à la bride des hasards, des lendemains

  il affleure dans les songes des hommes de peine

  quand il respire en vagues de sous-bois et fougères

  quand il brûle en longs peupliers d’années et d’oubli

  l’inutile chlorophylle de son amour sans destin

  quand gît à son cœur de misaine un désir d’être

  il attend, prostré, il ne sait plus quelle rédemption

  parmi les paysages qui marchent en son immobilité

  parmi ses haillons de silence aux iris de mourant

  il a toujours ce sourire échoué du pauvre avenir avili

  il est toujours à sabrer avec les pagaies de l’ombre

  l’horizon devant lui recule en avalanches de promesses

  démuni, il ne connaît qu’un espoir de terrain vague

  qu’un froid de jonc parlant avec le froid de ses os

  le malaise de la rouille, l’à-vif, les nerfs, le nu

  dans son large dos pâle les coups de couteaux cuits

  il vous regarde, exploité, du fond de ses carrières

  et par à travers les tunnels de son absence, un jour

  n’en pouvant plus y perd à jamais la mémoire d’homme

  les vents qui changez les sorts de place la nuit

  vents de rendez-vous, vents aux prunelles solaires

  vents telluriques, vents de l’âme, vents universels

  vents ameutez-nous, et de vos bras de fleuve ensemble

  enserrez son visage de peuple abîmé, redonnez-lui

  la chaleur

  et la profuse lumière des sillages d’hirondelles

  POUR MON RAPATRIEMENT

  Homme aux labours des brûlés de l’exil

  selon ton amour aux mains pleines de rudes conquêtes

  selon ton regard arc-en-ciel arc-bouté dans les vents

  en vue de villes et d’une terre qui te soient natales

  je n’ai jamais voyagé

  vers autre pays que toi mon pays

  un jour j’aurai dit oui à ma naissance

  j’aurai du froment dans les yeux

  je m’avancerai sur un sol, ému, ébloui

  par la pureté de bête que soulève la neige

  un homme reviendra

  d’en dehors du monde

  LES SIÈCLES DE L’HIVER

  Le gris, l’agacé, le brun, le farouche

  tu craques dans la beauté fantôme du froid

  dans les marées de bouleaux, les confréries

  d’épinettes, de sapins et autres compères

  parmi les rocs occultes et parmi l’hostilité

  pays chauve d’ancêtres, pays

  tu déferles sur des milles de patience à bout

  en une campagne affolée de désolement

  en des villes où ta maigreur calcine ton visage

  nous nos amours vidées de leurs meubles

  nous comme empesés d’humiliation et de mort

  et tu ne peux rien dans l’abondance captive

  et tu frissonnes à petit feu dans notre dos

  ET L’AMOUR MÊME EST ATTEINT

  Dans l’envol d’un espace baigné d’eaux médiantes

  sur cette terre de la nostalgie rauque et basse

  recouverte et découverte par l’aile des saisons

  mes yeux sont ancrés dans le sort du monde

  mon amour je te cherche dans l’aboli toi

  ô solitude de trille blanc dans le mai des bois

  je veux te posséder en même temps que ma vie

  mes gestes

  sont pleins de blessures mes pleins poignets

  de compassion

  je pioche mon destin de long en large

  dans l’insolence et la patience et les lentes interrogations giratoires

  le dû d’un homme de l’amour de rien ô dérision

  toi quels yeux as-tu dans les feuillages

  de bulles de hublots de pépites

  de geai bleu en jaseur des cèdres

  quel cœur effaré de chevreuse en fuite

  si c’est ton visage au loin posé comme un phare

  me voici avec mon sang de falaise et d’oriflammes

  de toutes mes lèvres venteuses sur les terres

  de toute la force échevelée de mes errances

  car déjà le monde tourne sur ses gonds

  la porte tournera sur ses fables

  et j’entends ton rire de bijoux consumés

  dans le lit où déferle les printemps du plaisir

  Il y aura toi et moi, et le cœur unanime

  je serai enfin dévêtu de ma fatigue

  LA BRAISE ET L’HUMUS

  Rien n’est changé de mon destin ma mère mes camarades

  le chagrin luit toujours d’une mouche à feu à l’autre

  je suis taché de mon amour comme on est taché de sang

  mon amour mon amour fait mes murs à perpétuité

  un goût d’années d’humus aborde à mes lèvres

  je suis malheureux plein ma carrure, je saccage

  la rage que je suis, l’amertume que je suis

  avec ce bœuf de douleurs qui souffle dans mes côtes

  c’est moi maintenant mes yeux gris dans la braise

  c’est mon cœur obus dans les champs de tourmente

  c’est ma langue dans les étapes des nuits de ruche

  c’est moi cet homme au galop d’âme et de poitrine

  je vais mourir comme je n’ai pas voulu finir

  mourir seul comme les eaux mortes au loin

  dans les têtes flambées de ma tête, à la bouche

  les mots corbeaux de poème qui croassent

  je vais mourir vivant dans notre empois de mort

  TÊTE DE CABOCHE

  Une idée ça vrille et pousse

  l’idée du champ dans l’épi de blé

  au cœur des feuilles l’idée de l’arbre

  qui va faire une forêt

  et même, même

  forcenée, l’idée du chiendent

  c’est dans l’homme tenu

  sa tourmente aiguisée

  sa brave folie grimpante

  à hue, et à dia

  Non, ça n’déracine pas

  ça fait à sa tête de travers

  cette idée-là, bizarre ! qu’on a

  tête de caboche, ô liberté

  LE DAMNED CANUCK

  (extrait de la Batèche)

  ……………………………………………………………………………..

  nous sommes nombreux silencieux raboteux rabotés

  dans les brouillards de chagrin crus

  à la peine à piquer du nez dans la souche des misères

  un feu de mangeoire aux tripes

  et la tête bondieu, nous la tête

  un peu perdue pour reprendre nos deux mains

  ô nous pris de gel et d’extrême lassitude

  la vie se consume dans la fatigue sans issue

  la vie en sourdine et qui aime sa complainte

  aux yeux d’angoisse travestie de confiance naïve

  à la rétine d’eau pure dans la montagne natale

  la vie toujours à l’orée de l’air

  toujours à la ligne de flottaison de la conscience

  au monde la poignée de porte arrachée

  ah sonnez crevez sonnailles de vos entrailles

  riez et sabrez à la coupe de vos privilèges

  grands hommes, classe écran, qui avez fait de moi

  le sous-homme, la grimace souffrante du cro-magnon

  l’homme du cheap way, l’homme du cheap work

  le damned Canuck

  seulement les genoux seulement le ressaut pour dire

  ……………………………………………………………………………..

  COMPAGNON DES AMÉRIQUES

  (extrait de la Batèche)

  Compagnon des Amériques

  mon Québec ma terre amère ma terre amande

  ma patrie d’haleine dans la touffe des vents

  j’ai de toi la difficile et poignante présence

  avec une large blessure d’espace au front

  au-delà d’une vivante agonie de roseaux au visage

  je parle avec les mots noueux de nos endurances

  nous avons soif de toutes les eaux du monde

  nous avons faim de toutes les terres du monde

  dans la liberté criée de débris d’embâcle

  nos feux de position s’allument vers le large

  l’aïeule prière de nos doigts défaillante

  la pauvreté luisant comme des fers à nos chevilles

  mais cargue-moi en toi pays, cargue-moi

  et marche au rompt le cœur de tes écorces tendres

  marche à l’arête de tes dures plaies d’érosion

  marche à tes pas réveillés des sommeils d’ornières

  et marche à ta force épissure des bras à ton sol

  mais chante plus haut l’amour en moi, chante

  je me ferai passion de ta face

  je me ferai porteur des germes de ton espérance

  veilleur, guetteur, coureur, haleur de ton avènement

  un homme de ton réquisitoire

  un homme de ta patience raboteuse et varlopeuse

  un homme de ta commisération infinie

  l’homme artériel de tes gigues

  dans le poitrail effervescent des poudreries

  dans la grande artillerie de tes couleurs d’automne

  dans tes hanches de montagnes

  dans l’accord comète de tes plaines

  dans l’artésienne vigueur de tes villes

  devant toutes les litanies

  de chats-huants qui huent dans la lune

  devant toutes les compromissions en peaux de vison

  devant les héros de la bonne conscience

  les émancipés malingres

  les insectes des belles manières

  devant tous les commandeurs de ton exploitation

  de ta chair à pavé

  de ta sueur à gages

  ………………………………………………………………………..

  mais donne la main à toutes les rencontres, pays

  ô toi qui apparais

  par tous les chemins défoncés de ton histoire

  aux hommes debout dans l’horizon de la justice

  qui te saluent

  salut à toi territoire de ma poésie

  salut les hommes des pères de l’aventure

  ………………………………………………………………………..

  MONOLOGUES DE L’ALIÉNATION DÉLIRANTE

  I

  Le plus souvent ne sachant où je suis ni pourquoi

  je me parle à voix basse voyageuse

  et d’autres fois en phrases détachées (ainsi

  que se meuvent chacune de nos vies)

  puis je déparle à voix haute dans les haut-parleurs

  crevant les cauchemars, et d’autres fois encore

  déambulant dans un orbe calfeutré, les larmes

  poussent comme de l’herbe dans mes yeux

  j’entends de loin : de l’enfance, ou du futur

  les eaux vives de la peine lente dans les lilas

  je suis ici à rétrécir dans mes épaules

  je suis là immobile et ridé de vent

  II

  le plus souvent ne sachant où je suis ni comment

  je voudrais m’étendre avec tous et comme eux

  corps farouche abattu avec des centaines d’autres

  me morfondre pour un sort meilleur en marmonnant

  en trompant l’attente héréditaire et misérable

  je voudrais m’enfoncer dans la mort nuit de métal

  enfin me perdre évanescent, me perdre

  dans la fascination de l’hébétude multiple

  pour oublier la lampe docile des insomnies

  à l’horizon intermittent de l’existence d’ici

  III

  or je suis dans la ville opulente

  la grande Ste. Catherine Street galope et claque

  dans les Mille et une Nuits des néons

  moi je gis, muré dans la boîte crânienne

  dépoétisé dans ma langue et mon appartenance

  déphasé et décentré dans ma coïncidence

  ravageur je fouille ma mémoire et mes chairs

  jusqu’en les maladies de la tourbe et de l’être

 

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12
Add Fast Bookmark
Load Fast Bookmark
Turn Navi On
Turn Navi On
Turn Navi On
Scroll Up
Turn Navi On
Scroll
Turn Navi On
183